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Πέμπτη 13 Ιανουαρίου 2011

Trafic d’organes de l’UÇK : comment réagir face à l’inacceptable ?
Traduit par Mandi Gueguen
Mise en ligne : vendredi 7 janvier 2011
Dans le monde albanais, le rapport du sénateur suisse Dick Marty sur le présumé trafic d’organes mené par Hashim Thaçi et des membres de l’UÇK a fait l’effet d’une bombe. Politiques et médias se sont dressés d’un seul homme pour en nier la validité. Pourtant, sans enquête, l’image de marque des Albanais risque d’être à jamais écornée. Le point de vue de l’éditorialiste Fatos Lubonja, qui souligne l’impérieuse nécessité d’élucider cette affaire.
Par Fatos Lubonja
Les politiques et les médias albanais se sont unanimement dressés contre le rapport de Dick Marty accusant des membres de l’Armée de Libération du Kosovo (UÇK) dirigée par Hashim Thaçi de crimes au Kosovo et en Albanie. Une contestation d’une envergure si irrationnelle qu’elle a étonnée même les Albanais, sans parler des étrangers. Je dirais pour ma part que comme le rapport en lui-même, l’attitude albano-kosovare mérite d’être analysée.
Une réaction absurde
Qu’y a-t-il d’irrationnel dans tout cela ? Premièrement, alors qu’il s’agit du travail d’une équipe, on a traité ce rapport comme le fait d’un seul homme, sur qui n’ont pas arrêté de pleuvoir des arguments ad hominem, « un malade mental », un « vendu aux Serbes » et j’en passe. Le rejet s’est même poursuivi après que le Conseil de l’Europe a voté unanimement ce travail. J’estime que ces deux données suffisent pour retenir quelque peu les accusations contre des manigances entre « l’ennemi extérieur » et « l’ennemi intérieur ».
Deuxièmement, si l’on suit ce qui se dit et s’écrit des deux côtés de la frontière albanaise sur la politique et les hommes politiques des deux pays, on se rend rapidement compte que la limite entre la criminalité organisée et l’État est bien floue. Sali Berisha, dirigeant de l’opposition en 2005 ne tarissait pas d’accusations de ce genre à l’égard du gouvernement en place. Et aujourd’hui l’opposition n’est pas plus tendre à son encontre. Au Kosovo, les personnes considérées comme rivales de l’UÇK ont souvent été la cible d’accusations de manipulations électorales, de corruption et de crimes, d’assassinats politiques postérieurs à la guerre du Kosovo. Voilà qui mérite réflexion, après la publication de ce rapport.
Troisièmement, il faut aussi rappeler que ce rapport n’est pas une décision de justice, mais qu’il lance des pistes sur lesquelles il faut enquêter car les accusations évoquent aussi des faits inquiétants. Par exemple : près de 400 personnes ont disparu depuis la guerre du Kosovo, des Albanais, mais surtout des Serbes. Pouvons-nous y être insensibles et ne pas chercher à en savoir plus ? Certains « patriotes » diront que, s’agissant de nos ennemis, nous n’avons pas à nous en faire. Pourtant, ces faits sont réels et on ne peut tout simplement pas les écarter comme une fantaisie de Dick Marty. De même, aucun pays au monde ne laisse les morts sans sépulture (sauf l’Albanie d’Enver Hoxha lorsqu’elle faisait disparaître sans trace ses dissidents).
Quatrièmement, le rapport explique qu’un trafic d’organes aurait été organisé sur des prisonniers après leur exécution. Et en sont accusés les hommes d’Hashim Thaçi, en Albanie aussi. Une accusation terrible, certes, presque incroyable, mais là encore une réflexion saine ne peut écarter la possibilité d’une enquête. D’autant plus devant le doute partagé par les autorités comme les experts albanais et kosovars. Il faut alors et en urgence faire tout le possible pour éclaircir cette affaire pour ne pas laisser croire que nous avons quelque chose à cacher.
Pour ma part, il me semble difficile de contre-argumenter sur ces quatre points, c’est pourquoi j’estime la réaction catégorique des autorités albano-kosovares tout à fait irrationnelle.
Une volonté : préserver le mythe de l’UÇK
Pourquoi cette attitude, alors que les quatre arguments que j’ai soulevés ont certainement traversé l’esprit de nos politiques. Un point du rapport Marty le rend inacceptable pour les Albanais. C’est justement l’accusation du trafic d’organes, celle qui présente les pays des Balkans comme dirigés par des mafieux et des trafiquants. D’ailleurs, les médias étrangers ne se sont concentrés que sur l’affaire du trafic d’organes.
Alors, justement, s’ils sont convaincus qu’une telle accusation est totalement infondée, pourquoi les Albanais accusés se refusent-ils à une enquête ? Craindraient-ils que celle-ci ne révèle d’autres crimes, tout aussi lourds et graves de conséquences ? Tout cela fait surgir d’autres questions : Pourquoi les hommes politiques albanais se sentent-ils si concernés, alors qu’après tout l’histoire ne concerne que le Kosovo ? Veulent-ils montrer ainsi leur attachement à ce dernier, cacher les intérêts et éventuellement les liens qu’ils auraient dans cette affaire ? Des questions tout à fait légitimes, à mon sens.
Des gens sensés, Albanais ou étrangers, voient dans cette levée de boucliers, une volonté de préserver le mythe UÇK. On serait en pleine schizophrénie albanaise, oscillant entre un univers virtuel de héros et de guerriers vaillants et le monde réel, plein de misère et de malappris. D’autres se montrent plus prosaïques : Hashim Thaçi et les siens ont réussi à imposer au peuple du Kosovo leur mythe, qui sert leur pouvoir. Or, tout cela suffit-il à expliquer ce déni ? Si c’était le cas, cela délégitimerait le droit aux Albanais du Kosovo d’avoir leur État, on ne peut donc s’y résoudre.
Je doute, personnellement, que le mythe des dirigeants de l’UÇK, ressenti ou autoproclamé, soit si fort parmi les Albanais du Kosovo pour qu’il suffise à rejeter purement et simplement le rapport de Dick Marty. Hashim Thaçi est certainement un homme que ses adversaires aimeraient voir loin du pouvoir. Je pense à la Ligue Démocratique du Kosovo (LDK), qui l’a accusé d’avoir fait tuer certains de ses hommes, mais il y en a d’autres. Cet argument incite à penser que ce ne serait pas la fin du monde au Kosovo si quelques anciens dirigeants de l’UÇK faisaient l’objet d’une enquête de l’Eulex. Et les Albanais du Kosovo en sont tout à fait conscients.
Un crime qui serait inédit dans les Balkans
Malgré le poids des arguments évoqués ci-dessus, il me semble qu’un tel refus d’admettre le rapport Marty tient à la crainte de voir salie l’identité albanaise, si l’accusation venait à se révéler vraie. Ce ne serait pas forcément vécu comme une attaque contre le mythe de l’UÇK, mais contre l’image de l’Albanais en général, un mythe identificateur. Tuer un être humain est considéré comme un crime selon le code universel à l’humanité, mais comme un « besoin » pour le code de la mafia et comme « un service à la patrie » pour le code nationaliste. En revanche, retirer des organes sur un être humain pour les revendre, dépasse toute limite et range les accusés dans la catégorie des « monstres », capables du « mal absolu », ayant perdu toute humanité.
C’est, selon moi, le problème principal que soulève ce rapport. Si les Serbes portent le poids et la honte de Srebrenica, ce serait alors le tour des Albanais d’avoir leur cas de conscience. Ce crime serait totalement inédit dans l’histoire des Balkans, et c’est ce qui nous fait peur dans notre identité. C’est ce qui nous pousse à considérer un être humain ayant perpétré un crime horrible comme un « monstre », autrement dit quelqu’un avec qui nous ne partageons plus rien d’humain. Sauf que dans notre cas, nous avons à faire à des gens qui en représentent d’autres. Alors, laisser faire une enquête risquerait de jeter l’opprobre non sur une personne, mais sur un peuple tout entier. Partant, ceux qui ne permettent pas l’enquête se transforment automatiquement en nos défenseurs, les autres en nos ennemis.
Bien que j’en comprenne la nature et la raison, ce facteur ne me semble pas moins absurde et inadmissible. Cette peur de reconnaître le monstre caché au fond de nous, outre son irrationalité, montre notre immaturité. On sait que la guerre aliène l’homme. On sait que l’appât du gain combiné à l’ignorance, le déshumanise. Les deux réunis peuvent faire des ravages.
Nous avons déjà vu que dans des conditions « normales », dans des pays « normaux », des cliniques où des gens échangent leurs propres organes pour de l’argent. Nous savons que des enfants sont enlevés pour leurs organes. Difficile de définir qui est le monstre : le ravisseur barbare qui ne voit l’être humain que comme un morceau de chair à vendre ou le civilisé qui accepte de payer pour avoir un organe obtenu de manière peu orthodoxe ?
L’accusation est certes lourde, mais refuser l’enquête, qui la rendrait caduque ou prouverait sa véracité, est encore pire, car c’est comme si on enfermait un monstre que l’on pourrait sortir et condamner. Ce refus nous rend tous coupables et je crois que la plupart des Albanais ne veulent pas se sentir mêlés à ce genre de crimes. Mais cela ne s’arrête pas là, car vivre dans le doute qu’au sommet du pays siègent des criminels capables de ce genre d’actions, instille la menace dans l’esprit de tout Albanais. David le disait bien avant le Christ : Abyssus abyssum invocat, l’abîme appelle l’abîme.

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